Arrêtons d’être des Collabos!

   Pourquoi décrier la conduite rapide des transporteurs ?

J’ai fermé la bouche. Hermétiquement. Je voyais et je sentais bien que le chauffeur allait trop vite. Je m’étais fait la réflexion intérieurement. Mais quoi donc ? Je me disais que 7 minutes plus tard environ je serais arrivée.  A quoi bon parler ? J’aurais dû…

Nous quittons la voix pleine de gravier qui jouxte le CAFOP. Je préfère détourner mon esprit et penser plutôt à la coquette dame, la soixantaine approximativement, qui clame la paisible atmosphère du quartier. Coiffure impeccable et robe façon déshabillé d’épaule. Qui va se négliger ?  Le wôrô-wôrô* freine sans délicatesse et la pose au bord de la route internationale.

Je suis inquiète. Est-ce peut-être la sympathie du conducteur qui m’a amenée à ne pas m’exprimer ? Il est sympa parce qu’il a répondu avec engouement à ma question sur le nom du carrefour que nous avons à peine dépassé. « Chef, pourquoi appelle-t-on ce carrefour Peulh ? ». Il m’explique que lorsque le quartier était un chantier, une femme peulh vendait à cet endroit-là des haricots. C’est ainsi que les habitués ont fini par baptiser le carrefour.

Nous prenons la direction du centre-ville. Le taxi va à très vive allure. Je suis à deux doigts d’ouvrir la bouche quand je suis persuadée qu’on va finir dans l’étal de marchandises à quelques mètres. Le chauffeur freine et stationne frénétiquement. Il descend du véhicule, voir j’imagine s’il y a des dégâts. Je tourne la tête. Un enfant de moins 5 ans est dans ses bras. Mon cœur bat ! Qu’est-ce que l’enfant a eu ? Il l’installe sur le siège avant. L’enfant a perdu la moitié de la peau de son pied gauche sur le goudron. Il hurle… J’ai le cœur en lambeaux. La foule conseille que nous l’envoyions directement à l’hôpital.

Enfin, j’ouvre la bouche. « Chef, je ne sais même pas pourquoi je ne vous ai pas dit que vous alliez trop vite ! On allait trop vite sur cette petite voix ! Depuis tout à l’heure je voulais vous dire ça ». Il répond « J’ai vu l’enfant, je l’ai même dévié ! La voiture ne l’a pas touché. C’est le goudron qui a fait ça ». Je ne parle plus. Peut- être est-ce la honte ! Je me sens complice. Complice par mon silence. Il fait son signe de croix…Ce qui m’irrite davantage.

Comment est-ce qu’on peut connaître Dieu et ne pas avoir une attitude bienveillante, une soif de prudence, une conscience professionnelle dans un métier où littéralement « la vie des passagers est entre ses mains ? ».  La conscience professionnelle ne saurait être uniquement guidée par la foi religieuse. Elle devrait ETRE tout simplement, et la pratique d’un culte religieux devrait en exacerber la teneur.

« On va à l’hôpital ». L’enfant pleure. « Yako mon bébé ! Yako. Faut pas pleurer». Mais Comment demander à cet enfant à la vue de son sang de ne pas pleurer. « On va te soigner, tu as compris ? Comment tu t’appelles ? ». « Abboh ». « Tu es en quelle classe ? ». Il ne sait pas répondre. Nous sommes sur le pont de la victoire. Le chauffeur décide en cours de route d’aller en clinique plutôt qu’à l’hôpital général, pour éviter l’attente. En ce qui me concerne, il est hors de question de laisser cet enfant seul avec le chauffeur. Je resterai jusqu’à la fin et nous le raccompagneront ensemble chez ses parents.

La clinique est fermée, son ami, l’un des responsables nous reçoit à la direction départementale de la santé. Bilan : 2 ongles de perdus. Pour le calmer lors des soins, Je promets à Abboh des chocolats avant de rentrer à la maison. A présent, sa plaie est nettoyée. Le vaccin anti-tétanos est fait et la pénicilline semble lui faire du bien !

Je suggère au chauffeur que nous allions lui prendre des médicaments à la pharmacie. Nous embarquons l’infirmier. Je demande à l’enfant de m’attendre dans la voiture. 5 minutes plus tard, j’entends « Tantie, tantie ». Il est descendu de la voiture me chercher. Je le prends dans mes bras. « Tantie, et mes 2 bonbons ? ». Il m’a arraché un sourire ! Je suis un peu émue ! Il écoutait donc au milieu des sanglots et de la douleur ce que je lui disais. Les enfants…

Maintenant qu’on a les médicaments, on peut le ramener à ses parents. Le périple tire à sa fin. « Ça va Abboh ? » Il hoche la tête, me voilà rassurée.

Après les indications des habitants du quartier, nous avons enfin trouvé sa cour. Sa maman absente est allée le chercher parait-il dans tous les hôpitaux. Quelques minutes plus tard, elle arrive. Calme en apparence, on peut sentir son cœur de mère, bien gros dans son cœur. L’angoisse lui a laissé un masque qu’elle dissimule derrière son silence. Le chauffeur explique ce qui s’est passé. L’infirmier la rassure. Moi, je l’observe.

Je décide de la voir tranquillement après pour la rassurer. « Madame, il est courageux votre fils ! On a laissé des médicaments et le chauffeur passera le voir. Ne soyez pas inquiète, je suis restée avec lui pour vous. »

« Madame merci oh, merci beaucoup madame », disent en cœur, la dame et les habitantes de la cour. Je suis allée embrasser mon bébé et faire une photo avec lui en guise d’au revoir.

Pour me souvenir de ce jour et du pourquoi il faut ouvrir la bouche pour dire  «Chauffeur, on va trop vite ! »

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Ce jour-là un enfant aurait pu perdre la vie. Peut-être comme cette petite fille que j’ai vue allongée quelques jours à peine arrivée à Bassam. Avec la foule autour et pour laquelle malheureusement le chauffeur avait choisi de prendre la fuite.

Il faut s’indigner, décrier, dénoncer. Et surtout si le pire arrive, ne pas s’enfuir et ne pas encourager le chauffeur à s’enfuir. Arrêtons d’être des Collabos.

*Les Wôrô-wôrô sont les taxis communaux qu’on rencontre en Côte d’ivoire. Par opposition aux taxis compteurs, ceux-ci font office de transport en commun de masse, et les places se partagent entre parfaits inconnus. Par simplification nous les appelons aussi taxis à Grand-Bassam, du fait de leur exclusivité.

Grand-Bassam. Le 19 Juillet 2017.

Wassia,

Pour arrêter d’être une collabo.

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